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prière de l’atelier justice juillet 2023

Elisabeth, juge à Grenoble, et Tristan, travaillant comme Conseiller pénitentiaire d’Insertion et de Probation à l’administration centrale du ministère de la justice, ont composé ensemble la prière qui nous accompagnera cet été. C’est une longue intercession, à la manière des psaumes, dans lesquels le priant exprime toujours aussi son action de grâce, sûr que le Seigneur visite les situations les plus désespérées.

Prenons du temps, peut-être plusieurs jours, pour la faire nôtre en y ajoutant les visages, les noms de ceux et celles dont nous voulons faire mémoire devant le Seigneur, en cette fin d’année.

Et bonnes vacances à tous !

Je te cherche mon Dieu, dans les moments de vie de mes frères et sœurs, que je sois juge au Tribunal correctionnel ou conseiller pénitentiaire d’insertion et de probation, dans les entretiens pour une aide à la décision judiciaire tant en pré- qu’en post-sentenciel.

Seigneur, je crie vers Toi pour me relever de mes ténèbres face aux tempêtes et bourrasques, confronté(e) aux souffrances de la vie cabossée des justiciables, ainsi qu’au bore-out ou au burn-out qui rongent parfois ceux qui œuvrent au service du monde de la justice.

Où es-Tu, chez ces femmes battues qui ont tellement intériorisé leur infériorité et leur soumission aux hommes qu’elles ne cherchent à échapper à leur conjoint que lorsqu’elles ressentent la peur de mourir ? Où es-Tu quand celles qui ont appelé à l’aide ou ont fui par peur, trouvent ensuite des excuses à l’homme violent, minimisent les violences passées et veulent continuer malgré tout à être à ses côtés ? Quand ces femmes migrantes expriment que battre sa femme est une preuve d’amour de la part d’un homme ? Quand ces femmes mettent des semaines et des mois à réaliser que les scènes de violence en présence de leurs enfants ont fait peur à ceux-ci et les ont traumatisés ?

Où es-Tu pour ces hommes violents, parfois emplis de regrets, parfois inconscients du mal qu’ils font, parfois dangereux, mais toujours si fragiles ? Je te les confie tous, auteurs et victimes, avec leurs fragilités, guéris-les, mets sur leur route des personnes qui les aident à avancer vers plus de vérité, de respect et de liberté.

Quelles structures de péché avons-nous laissé perdurer ? Quels manques éducatifs, de soins et de soutien cachent ces violences ? Condamner n’est qu’un aspect du problème. Accompagner en est un autre.

Ouvre les cœurs des décideurs, que le souci des plus faibles soit la priorité des financeurs !

Où es-Tu dans les moments où les auteurs de violences boivent trop, pour oublier, jusqu’à devenir comme « fous » de colère et de tristesse ? Où es-Tu dans ces vies passées entre la rue et la prison, entre l’hôpital psychiatrique et la rue ? Lorsque la personne malade alcoolique se retrouve en garde à vue le jour même de sa sortie de prison car il n’a aucun accompagnement à cette sortie ? Dans ces cambriolages mal organisés, avec peu de profit, mais tout aussi traumatisants pour les victimes ?

Merci pour cette association qui accueille inconditionnellement et fournit un toit à quelques sans-domicile fixe délinquants, souvent malades alcooliques, esseulés, bien abîmés, car elle leur rend visite en prison et ne les lâche pas, même s’ils récidivent !

Merci, Seigneur, pour les enquêteurs attentifs aux violences tues, qui soutiennent les victimes hésitantes, qui essaient d’ouvrir les yeux aux auteurs. Merci pour tous ces psychologues, travailleurs sociaux, conseillers pénitentiaires d’insertion et de probation, éducateurs, qui soutiennent, éveillent les ressentis refoulés et déconstruisent les fausses représentations. Merci pour cette femme africaine heureuse de dire qu’elle a enfin pu, en France, choisir pour la première fois son conjoint, après deux mariages forcés et une profusion de viols qu’elle a fuis, même si elle a encore trouvé un conjoint violent ! Fais-la avancer encore vers plus d’estime d’elle-même et de discernement !

Merci pour ces chrétiens d’une association, présents à l’audience pour soutenir l’auteur de violences conjugales, qu’ils ont suivi depuis son arrivée en France comme jeune majeur en situation irrégulière. Merci car celui-ci a réussi un parcours d’intégration parfait, se désole d’avoir manqué pour la première fois aux lois françaises et réfléchit avec ses accompagnants et sa psychologue à la violence dans le couple, qu’il a connue entre ses parents et qu’il a reproduite. Multiplie ces accompagnants car « la moisson est abondante et les ouvriers peu nombreux » !

Merci pour ces lettres d’excuses écrites pour être remises à la victime à l’audience ; elles montrent le désir d’assumer son acte et d’entrer en relation ! Merci pour ces victimes si fréquemment touchées par l’état de détresse et de précarité des auteurs, par leurs vies dramatiques, qui ont des mots de compassion à son endroit et renoncent souvent à leur indemnisation ! Merci aux auteurs et aux victimes résilientes qui acceptent de faire un bout de chemin ensemble pour tourner la page dans le cadre d’une démarche de justice restaurative. Merci parce que la violence ou la malhonnêteté engendrent parfois le don et la générosité ! Tu es clairement présent dans ces moments-là.

Où es-Tu Seigneur, pour ces enfants abusés sexuellement, dont la parole a été mise en doute par leur famille, qui ont été sacrifiés pour que l’équilibre familial subsiste et qui désirent si fort, souvent de longues années après, être reconnus comme victimes ? Où es-Tu pour ces prévenus qui avouent parfois, mais qui sont parfois dans l’incapacité d’assumer de tels actes, sous peine d’effondrement psychique ?

Quelles structures de péché laissons-nous prospérer dans ces familles ? Quelle attention notre société porte-t-elle à ces enfants enfermés dans leur secret, à ces adolescents révoltés et suicidaires ? Pourquoi les structures de soins et de soutien des victimes et des auteurs sont-elles si pauvres et si insuffisantes face aux besoins ? Le film « Je verrai toujours vos visages » (réalisatrice : Jeanne Herry) montre pourtant qu’il est possible d’aider des victimes à se réparer et des auteurs à conscientiser leurs actes.

Merci pour les membres de ces familles qui parviennent, après la révélation de ce qui s’est passé, à garder un lien tout à la fois avec la victime et l’auteur (qui peuvent être respectivement leur enfant et leur parent) et à soutenir les deux, dans un juste positionnement ! Merci pour la vérité qui libère la victime et l’auteur et sans doute aussi leur entourage !

Merci pour ces moments précieux de vérité, de mise en mots des maux ! Merci pour l’intervention de la société par l’intermédiaire du procureur de la République qui donne du recul et resitue les faits commis dans la communauté nationale, ce qui donne corps à celle-ci !

Merci de nous donner, à nous, juges, criminologues ou autres, d’être témoins de ces états de détresse et de dégradation humaine, de ces failles institutionnelles et sociales, mais aussi d’assister à ces prises de conscience et d’y contribuer peut-être, par le choix de nos peines qui voudraient souligner la gravité des faits commis, la confiance quant à l’évolution nécessaire, les moyens à employer pour y parvenir, le besoin de protection de la victime et les valeurs importantes dans notre société.

Seigneur, ouvre encore plus nos cœurs à nos frères et soeurs victimes, auteurs supposés et/ou condamnés ; que nos échanges en audience, en entretien ou dans une prise en charge plus groupale, leur offrent encore plus de moments de grâce, de rencontres et de passages de Ton Esprit !

Rends-nous tous attentifs, dans notre vie sociale, aux souffrances cachées qui nous entourent, que nous pourrions parfois soulager un peu si nous osions aller vers les autres.

Que le temps de vacances qui s’ouvrira bientôt nous permette de nous en remettre plus à Toi et d’ouvrir plus nos yeux sur notre prochain, Toi qui nous montres la route de l’accueil du pauvre !